Sociale

Mouvement des Sans-Terre (MST) — Brésil

BrésilAmérique Latine

Le MST brésilien est le plus grand mouvement social d'Amérique latine, luttant pour la réforme agraire et proposant un modèle alternatif de développement rural.

''' Le Mouvement des Travailleurs Ruraux Sans Terre (MST), fondé officiellement en 1984, est le plus grand mouvement social d'Amérique latine. Il est né de la lutte historique pour une réforme agraire juste dans un pays, le Brésil, marqué par une concentration extrême de la propriété foncière. L'inégale répartition des terres est un héritage direct du système colonial portugais des "capitaineries héréditaires", qui a favorisé la mise en place de latifundia (grandes propriétés terriennes) tournées vers l'exportation et l'exploitation d'une main-d'œuvre d'abord esclave, puis salariée dans des conditions précaires. La "révolution verte" et la mécanisation de l'agriculture durant la dictature militaire (1964-1985) n'ont fait qu'aggraver la situation, expulsant des millions de petits paysans de leurs terres et les poussant vers les villes ou une vie d'errance rurale.

C'est dans ce contexte qu'émergent les premières occupations de terres à la fin des années 1970, notamment dans le sud du pays, fortement appuyées par des pans de l'Église catholique adeptes de la théologie de la libération, comme la Commission Pastorale de la Terre (CPT). S'inscrivant dans une longue tradition de résistances paysannes et populaires, des quilombos (communautés d'esclaves fugitifs) à la révolte de Canudos et aux ligues paysannes des années 1950-60, le MST se structure progressivement pour devenir un acteur national incontournable. Il organise les familles sans terre pour revendiquer l'application de l'article 184 de la Constitution brésilienne de 1988, qui stipule que toute terre ne remplissant pas sa "fonction sociale" peut être expropriée à des fins de réforme agraire.

Le fonctionnement du MST repose sur l'action directe, principalement l'occupation de latifundia jugées improductives. Ces occupations, menées par des centaines de familles, donnent naissance à des campements (acampamentos), structures précaires reconnaissables à leurs tentes de plastique noir. C'est le début d'une double bataille : une lutte sur le terrain, souvent marquée par une forte répression de la part de la police ou des milices privées des grands propriétaires, et une bataille juridique pour obtenir le statut d'établissement (assentamento). Une fois la terre conquise et légalisée, les familles reçoivent des lots d'environ 10 à 20 hectares et s'organisent le plus souvent en coopératives de production, de transformation et de commercialisation. Cette organisation collective est au cœur du projet du MST.

Les principes du mouvement sont clairs : autonomie vis-à-vis des partis politiques, de l'État et des Églises ; parité hommes-femmes dans toutes les instances de direction ; et une lutte qui ne se limite pas à l'accès à la terre mais vise une réforme agraire "populaire", juste et non-commerciale. Le MST promeut un modèle agricole fondé sur l'agroécologie, refusant les OGM, les pesticides et les engrais chimiques. Il défend la diversification des cultures, la reforestation et la souveraineté alimentaire, c'est-à-dire le droit pour les communautés de définir leurs propres politiques agricoles et alimentaires. L'éducation populaire, inspirée de la pédagogie de Paulo Freire, est également un pilier, avec la création de plus de 1 800 écoles au sein des campements et établissements pour former des citoyens conscients et critiques.

L'impact du MST est considérable. En près de quarante ans de lutte, le mouvement a réussi à installer plus de 450 000 familles sur environ 7 millions d'hectares de terres. Au-delà des chiffres, le MST a replacé la question agraire au centre du débat politique brésilien et a développé un modèle de production qui nourrit ses membres et commercialise les surplus à des prix justes, notamment via des dons massifs aux populations des favelas durant la pandémie de Covid-19. Ces actions ont valu au mouvement une reconnaissance internationale, comme le Right Livelihood Award en 1991, mais aussi une opposition féroce de la part de l'agrobusiness et des élites politiques conservatrices, la criminalisation de ses membres et l'assassinat de centaines de militants.

Le Mouvement des Sans-Terre propose une alternative radicale au modèle de développement agricole occidental, dominant et eurocentré, basé sur l'agrobusiness, la monoculture d'exportation et la financiarisation de la nature. En opposant à la logique de profit et de compétition celle de la coopération, de la solidarité et de l'agroécologie, le MST construit un projet de société alternatif. Il ne s'agit pas seulement de produire différemment, mais de créer de nouveaux rapports sociaux, un nouveau rapport à la terre (considérée comme un bien commun et non une marchandise), et de nouvelles formes de citoyenneté. En défendant la souveraineté alimentaire et une économie solidaire, le MST démontre qu'un autre modèle de développement rural, plus juste socialement et plus durable écologiquement, est non seulement souhaitable mais possible.

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